Le site du château de Pierrefonds est occupé dès l'époque carolingienne (VIIIé-Xé siècle) par une résidence royale appelée château du Chêne. La seigneurerie réintègre le domaine royal à la fin du XIIè siècle.

L'histoire du château médiéval de Pierrefonds évoque autant celle d'une volonté de puissance que celle d'un rêve inachevé: elle rappelle, à la manière d'une chronique, les luttes fratricides de la famille des Valois durant la guerre de Cent Ans.

Par son habileté politique, Charles V, dit le Sage, arrive à reconquerir une grande partie des territoires revendiqués par les Anglais. A sa mort en 1380, son fils ainé est appelé à regner sous le nom de Charles VI. Le cadet, Louis, duc d'Orléans, de voit attribuer en apanage les comtés de Touraine et de Valois; son mariage avec Valentine Visconti lui vaut d'hériter du duché de Milan, cause des guerres d'Italie à venir au tournant des XVè et XVIè siècles.

Or, le roi Charles VI sombre très vite dans la démence et ne peut véritablement gouverner la France; les oncles du roi et de son frère assument alors le pouvoir. Une puissance inimité s'établit très vite entre Louis d'Orléans er l'un de ses oncles, Philppe II, dit le Hardi, duc de Bourgogne, chacun entendant administrer le royaume de France à sa façon.

Une lutte profondément inégale s'engage entre les deux prétendants. Le duc de Bourgogne est un homme d'état expérimenté: son territoire s'étend déjà depuis la Bourgogne jusqu'aux Flandres car il a reçu le duché de Bourgogne en apanage de son père Jean II le Bon et hérité du comté de Flandres de son beau-père. Face à lui, Louis d'Orléans, frère du roi fou, possède des domaines d'une importance moindre, dont les revenus ne lui permettent pas d'engager aisément une guerre de successsion et de atisfaire pleinement ses ambitions.

La stratégie politique sépare également les deux hommes. Phillipe II le Hardi, soucieux d'assurer la prospérité de ses villes de Flandres, est un partisan de la paix avec l'Angleterre alors que Louis d'Orléans sollicite la reprise de la guerre, la trop fameuse guerre de Cent Ans, contre Henri IV, le roi d'Angleterre.

C'est dans ce contexte, parmi les plus douloureux que la France eut à traverser, marqué par la violence des bandes armées, secoué par les disettes et les épidémies de la peste qualifiée de "mort noire", que Louis d'Orléans, devenu duc de Valois en 1392, entreprend de construire des places fortes dans son duché, dont les châteaux de Pierrefonds et de la Ferté Millon. Cet ensemble de forteresse lui permet d'établir une surveillance de cette région au nord de Paris et crée autant de symboles d'opposition aux visées de son oncle. Dans ce contexte, Pierrefonds apparait comme une citadelle puissante capable de surveiller chemins et rivières et d'intercepter les échanges entre la Bourgogne et les Flandres.

Cette lutte sourde ne fait que s'accentuer à la mort de Philippe le Hardi. Jean sans Peur,le nouveau duc de Bourgogne, décide d'éliminer son cousin le duc d'Orléans et en commandite l'assassinat à Paris en 1407. Charles d'Orléans succède à son père Louis. A ce deuil s'ajoute en 1413 un autre malheur. En effet, le comte de Saint-Pol, partisan des Bourguignons, use de son autorité en se présentant à Pierrefonds comme officier du roi, le dément Charles VI, que le duc de Bourgogne a réussi à circonvenir. Il obtient dans un premier temps la capitulation de la forteresse puis finit par la faire incendier.

Doublement meurtri par la disparition tragique de son père et par la perte d'un de ses apanages, Charles d'Orléans, désireux de venger la mort de son père et gardant intimement l'espoir de gouverner la France, devient le chef du parti des Armagnacs. Cette appellation traduit l'hommage à son beau-père, Bernard VII d'Armagnac,qui lui apporte un soutien sans faille dans sa lutte. La parti des Bourguignons regroupe bien sûr tous les tenants du duc de Bourgogne.

La France de retrouve alors divisée en deux camps, sans que jamais le roi de France Charles VI n'intervienne dans ce conflit, laissant au contraire le rôle d'arbitre ar roi d'Angleterre Henri V qui choisit de s'allier aux Bourguignons contre les Armagnacs. C'est pour la France le 25 octobre 1415, la défaite d'Azincourt: ce désastre entraîne la reconquête de la Normandie par les Anglais et la captivité de Charles d'Orléans durant vingt cinq ans en Angleterre. L'exil forcé infléchit son destin car c'est du Charles d'Orléans poète dont l'histoire se souvient le plus.

Puis vient le miracle de Jeanne d'Arc, sa pugnacité à convaincre Charles VII de "bouter les Anglais hors de France"; la Normandie et la Guyenne finissent par réintégrer le royaume de France. Charles d'Orléans revient en France en 1440 et, bien que son apanage du Valois lui ait été conservé par Charles VII durant sa captivité, il préfére se retirer à Blois, dans son comté de Tourraine. Il prend soin toutefois de réparer les dommages causés à la forteresse de Pierrefonds après l'incendie de 1413. A sa mort, en 1465, la forteresse échoit à son fils, le futur roi Louis XII, mais ne recouvre jamais son éphémére splendeur.

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Un certain Jean de Rieux, partisan de la Ligue, qui agit en seigneur de la guerre, occupe en 1588 le châtau, propriété de la Couronne. Cette "Sainte Ligue", organisation que s'est donné pour mission de défendre la foi catholique durant les guerres de Religion, continue à lutter contre Henri de Navarre, devenu le roi Henri IV, alors engagé dans une entreprise de pacification de la France encore secouée par le guerre civile après avoir abjuré la foi protestante. En 1595, le château, un moment repris par le cousin de Rieux, Henri de Sauveulx, est confié à Antoine d'Estrées, marquis de Coeuvre, gouverneur de l'Ile-de-France et père de la célébre belle Gabrielle, maîtresse du roi Henri IV. Après l'assassinat, en 1610, du roi de France, Antoine d'Estrées se range dans le parti des "Mécontents". Cette frange de la haute noblesse, menée par les Condé et les Nevers, dont Henri IV avait su contenir les ambitions, tente sous la régence de Marie de Médicis de fomenter des révoltes et des conspirations pour se saisir du pouvoir.

Louis XIII et son ministre le cardinal de Richelieu, partisans de la centralisation monarchique et désireux de mettre fin aux conspirations aristocratiques, font, en 1616, assiéger la forteresse qui, pour la première fois, subit une brèche importante. Un an plus tard , 1617, le démantélement des systémes de défense de château de Louis d'Orléans est ordonné, avec éventration des tours à la sape, incendie des parquets et des charpentes.

Le visiteur que découvre aujourd'hui le château de Pierrefonds a le plus grand mal à imaginer que la forteresse est restée pendant près de deux siècles en l'état de ruines.

Longtemps, on a considéré que les monuments ruinés n'offraient pour seul intérêt que de pouvoir en récupérer les pierres. Certes, la beauté des ruines antiquess a dès la Renaissance attiré nombre d'artistes qui y ont trouvé matière à méditer sur la vanité du monde. Mais il faut attendre le XVIIIè siècle en Angleterre et le début de XIXè siècle en France pour qu'apparaisse la notion esthétique du pittoresque: la ruine, tout en devenant un véritable objet d'étude archéologie, n'est d'abord perçue que comme un des élémentes du paysage avant d'être appréciée pour elle-même.

Napoléon fait acheter les ruines du château par l'état en 1810. Soud les règnes de Charles X et de Louis-Philippe, le village de Pierrefonds devient un lieu de villégiature renommé tant pour ses eaux thermales sulfurées que pour la poésie du site. La publication du célébre ouvrage illustré, Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, de Charles Nodier et du baron Taylor, coïncide avec l'affirmation du mouvement romantique. Nodier confie: "Ce n'est pas en savants que nous parcourons la France, mais en voyageurs curieux des aspects intéressants et avides de nobles souvenirs. Ce voyage n'est donc pas un voyage de découvertes; c'est un voyage d'impressions." Le château de Pierrefonds inspire nombre de dessinateurs, peintres et littographes. Les ruines servent même de décor au banquet donné le 11 août 1832 par Louis-Philippe à l'occasion du mariage de sa fille Louise avec Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, premier roi des Belges.

En 1848, le château de Pierrefonds est classé au titre des monuments historiques.

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Napoléon III décide en 1857 de faire restaurer Pierrefonds. Grâce à l'appui de Prosper Mérimée, inspecteur des monuments historiques et intime de la famille impériale, il confie le chantier à Eugène Viollet-le-Duc qui avait participé à la décoration de Notre-Dame pour le mariage de Napoléon et d'Eugénie en 1983 ainsi que pour le baptême du prince impérial en 1856. En 1858, l'architecte écrit à Achille Fould, ministre de la Maison de l'empereur: "Je pense avoir rempli les intentions de Sa Majesté en ne m'occupant que de la portion habitanble du château, c'est-à-dire le donjon et en laissant toutes les autres parties en l'état de ruines où elles se trouvent, sauf deux tours qu'il pourrait être utile de restaurer pour en faire des dépendances de l'habitation... La réédification du donjon au milieu des ruines pittoresques et sur un point culminant d'où la vue est belle de tous les côtés pourra faire une habitation fort agréable."

Il n'a jamais existé d'emblée un programme bien défini. Les différentes étapes qui jalonnent la restauration depuis le début des projets en 1857 jusqu'à l'arrêt définitif des travaux en 1885 n'apparaissent clairement qu'à la lecture des plans et relevés successifs de Viollet_le_Duc ainsi qu'à l'analyse du journal des travaux rédigé par Lucjan Wyganowki, son collaborateur dès 1857. Le chantier va s'étendre sur plus de vingt-cinq ans et employer jusqu'à près de trois cents ouvriers en période de pointe - mais on ne déplore que trois accidents mortels - tant l'empereur est impatient de voir sa résidence achevée.

Plusieurs événements expliquent ces phases successives. D'une part, la commande qui ne concerne initialement que la réhabilitation du donjon an sein des ruines se transforme rapidement en une demande pressante de demeure princière. D'autre part, de 1859 à 1870, Viollet-le-Duc doit, tout en s'adaptant au changement de la commande d'origine, faire évoluer ses projets au rythme des contraintes techniques liées à l'avancement du chantier ainsi qu'à la mise à jour d'éléménts trouvés au cours des fouilles archéologiques.

Les travaux menés à Pierrefonds reflètent m'évolution de Viollet-le-Duc en matière de doctrine architectural et expriment sa conception de la restauration. Dans son dictionnaire raisonné de l'architecture, il écrit en 1866 que restaurer un édifice "c'est le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné". Le maître "recrée", presque pierre par pierre, un château que s'avère n'être finalement pas plus la reconstruction à l'identique d'une forteresse du XVè siècle qu'un pastiche de pure fantaisie. Il s'agit plutôt d'une libre interprétation de l'époque médiévale, exercice succeptible dans l'esprit de Viollet-le-Duc d'en démontrer les ressources esthétiques pour l'art contemporain.

Viollet-le-Duc tend donc progressivement à inventer son langage à partir des références ornementales et architecturales de l'époque médiévales. Mais son talent s'exprime au-delà de leur interprétation singulière: ainsi n'hésite-t-il pas à utiliser des matériaux de son temps comme les charpentes métalliques pour les combles. Celle de la chapelle est d'ailleurs présentée lors de l'Exposition universelle de Paris de 1867 avant d'être livrée la même année sur le chantier.

Se forger un langage ornemental, c'est se montrer précurseur. A ce titre, la variété et la richesse du décor peint du château de Pierrefonds, avec ses lignes végétales, annoncent avec près de ciquante ans d'avance ce que sera l'Art nouveau avec ses oeuvres des architectes Hector Guimard et Victor Horta, du peintre et dessinateur Alfons Mucha.

L'inventivité exceptionnelle de Viollet-le-Duc, secondé par son gendre Maurice Oradou, a pu s'exprimer grâce à la collaboration d'artisans et d'artistes talentueux. Parmi eux, le sculpteur Emmanuek Frémiet (1824-1910) réalise la statue équestre en bronze de Louis d'Orléans ainsi que les animaux fantastiques en pierre de l'escalier du grand perron d'angle de la cour d'honneur. Les archives des comptes du chantier permettent de connaitre le nom des entreprises, comme Millon, Sauvage, et Mozet pour la maçonnerie, Lachambre pour la serrurerie et Monduit pour la couverture et la plomberie.

Le coût de la construction s'est élevé à plus de 5 millions de francs-or dont 75% ont été financés sur la cassette personnelle de l'empereur, la quasi-totalité du solde étant à la charge de l'adminidtration des Monuments Historiques.

Les étapes essentielles du chantier:

Décembre 1857: L'empereur Napoléon III approuve le projet de restauration du donjon par Viollet-le-Duc

Décembre 1858: Achèvement de la couverture de la tour Hector.

Décembre 1860: Achèvement de la couverture de la tour Godefroy de Bouillon et de la tour carrée du donjon.

Décembre 1864: Poursuite du donjon et achèvement de la tour César.

Décembre 1865: Achèvement du donjon, des tours Artus et Alexandre ainsi que l'aile ouest.

Décembre 1866: Achèvement du décor de la salle des Preuses.

Décembre 1867: Achèvement des tours Charlemagnes et Josué, création du vieux pont devant le châtelet.

Décembre 1868: Achèvement des maçonneries et couverture de la chapelle.

Décembre 1870: Achèvement de l'ensemble des couvertures; seules cinq salles ont été entièrement décorées.

Décembre 1895: Arrêt définitif des travaux.

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Architecte et théoricien de l'architecture, il participe avec Prosper Mérimée, écrivain et inspecteur des monuments historiques, à la sauvegarde des grands monuments français: la cathédrale Notre-Dame de Paris, la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, l'enceinte de la Cité de Carcassonne, la basilique Saint-sernin à Toulouse. Napolèon III lui demande un projet de nécropole impériale à la basilique de Saint-Denis qui ne verra jamais le jour. Parallélement à sa mision de restaurateur, il mène une carrière de constructeur et de décorateur; il bâtit châteaux, hôtels particuliers et immeubles de rapport mais son projet pour le concours du nouvel Opéra de Paris est écarté au profit de celui de Charles Garnier. Il rédige de nombreux ouvrages didactiques et théoriques.

Le château de Pierrefonds témoigne de la connaissance intime qu'a Viollet-le-Duc du style médiéval et de l'originalité de la lecture qu'il en fait. Il renouvelle entièrement les motifs traditionnels, et n'hésite pas à créer une tribune au-dessus du choeur de la chapelle! Il innove en intégrant des matériaux modernes comme les combles métalliques. Enfin, la création d'un décor particulier pour chacune des salles illustre le talent d'ornemaniste de Viollet-le-Duc, dont l'oeuvre dans son ensemble a marqué des générations entières de praticiens européens et américains.

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